Théogonie d'HÉSIODE

 

Avant-propos

       

Pour lire Hésiode (Par Annie Bonnafé)

Note sur la traduction (Par Jean-Louis Backès)

 

Table

THÉOGONIE

    

Commençons, par chanter les Muses Héliconienne [1] ,    1

celles qui ont pour demeure la grande montagne divine de l’Hélicon.

Souvent, autour de la fontaine aux reflets de violette, de leurs pieds délicats,

Elles entrent en danse —comme autour de l’autel du fils  de Cronos plein de force ;

Souvent aussi, leur peau tendre baignée au Permesse,    5

ou bien à la Fontaine du Cheval, ou à l’Olmée divin,

au plus haut de l’Hélicon,  elles ont formé leurs rondes

— belles rondes de mon désir — et elles ont montré la vigueur de leurs pieds.

C’est de là qu’elles s’élançaient, enveloppées de brume épaisse,

pour cheminer dans la nuit, laissant s’élever leurs voix si belle    10

en hymnes célébrant Zeus porte-égide et la souveraine Héré

d’Argos, qui va sur ses sandales d’or,

et la fille de Zeus porte égide, Athéna aux yeux clairs,

et Phobos Apollon le Lumineux et Artémis l’archère,  

ainsi que Poséidon — le Support de la terre l’Ébranleur de la terre —    15

Thémis juste coutume, la vénérée Aphrodite aux yeux qui rient,

Hébé , la jeunesse, toute d’or couronnée, et la belle Dioné,

—et Létô et Japet , et puis Cronos aux idées retorses,

Éôs l’Aurore ainsi qu’Hélios le grand Soleil et la Lune brillante, Séléné ,

Gaia la Terre, et le grand Fleuve-Océan, Océanos , et puis Nyx la Nuit noire,    20

et la race sacrée de l’ensemble des immortels éternels.

Ce sont elles qui, jadis, à Hésiode enseignèrent un beau chant,

quand il était berger d’agneaux au pied de l’Hélicon divin.

et voici le langage qu’aux tout premiers moments les déesses me  tinrent [2] ,

les Muses Olympiennes, filles de Zeus porte-égide :    25

 « Bergers couche-dehors, viles hontes vivantes, qui n’êtes rien que panse,

si nous savons dire bien des mensonges qui ont tout l’air d’être réalité [3] .

Nous savons, quand nous le voulons, faire entendre des vérités »

Ainsi parlèrent les filles du grand Zeus, dont les mots tombent juste ;  

et pour bâton, pour sceptre [4] , elles me donnèrent un rameau de laurier florissant    30

qu’elles avaient cueilli, un rameau admirable, puis elles soufflèrent en moi la parole

inspirée, pour que je glorifie ce qui sera comme ce qui fut jadis,

m’invitant à célébrer de mes hymnes la race des bienheureux qui vivent à jamais,

et à les chanter chaque fois elles-mêmes dans le prélude et pour finir.  

Mais pourquoi donc ainsi tourner autour du chêne et du rocher [5]  ?    35

Allons ! Commençons par les Muses qui, de Zeus père,

en chantant réjouissent l’Esprit dans la maison d’Olympe ;

en disant ce qui est, ce qui sera, comme ce qui fut jadis

et leurs voix s’accordent ; infatigable, la parole coule à flots

de leurs bouches bien douces ; et Elle rit, la maison du père    40

Zeus Fracas de Tonnerre, quand la voix claire comme un lys

l’inonde. Elles retentissent les cimes de l’Olympe enneigées,

et les demeures des immortels ! Elles, laissant s’élever leurs voix d’ambroisie,

c’est la race vénérée des dieux que tout d’abord elles glorifient de leurs chants,

depuis le commencement : ceux qui sont nés de la Terre et du vaste Ciel,    45

comme ceux qui, de ceux-là, naquirent — les dieux donneurs de bienfaits ;

en second lieu Zeus, père des dieux comme des hommes

[les déesses le célèbrent au commencent et c’est par lui qu’elles finissent],

Lui qui l’emporte sur tous les dieux, lui qui est le plus puissant.

Puis en chantant la race des hommes [6] et des robustes géants ,    50

elles réjouissent l’esprit de Zeus, dans l’enceinte de l’Olympe,

les Muses Olympiennes, les filles de Zeus porte égide.

Celle-là, c’est en Piérie [7] que de sa tendre union avec le Kronide, leur père,

 Mnémosyne , maîtresse des coteaux d’Éleuthère, les enfanta ;  

Source d’oubli des maux, trêve mise aux soucis.    55

Oui, pendant neuf nuits, Zeus plein de mètis [8] ne cessa de l’étreindre,

à l’écart des immortels, et monter dans son lit sacré.

Lors, l’an révolu, lorsque les Heures eurent bouclé leur ronde,

que les lunes eurent décrû et que bien des jours furent venus à terme,  

elle enfanta neuf filles qui ont même pensée (le chant    60

dans leur poitrine est leur seul tracas et leur cœur ignore tout du chagrin).

C’était un peu à l’écart de la plus haute cime de l’Olympe enneigé.

C’est là que se tiennent leurs rondes brillantes et leurs belles demeures

—et près d’elles les Grâces et le Désir ont leur logis,

toujours en fêtes. Leur voix exquise, jaillissant de leur bouche, inspire l’amour,    65

quand elles chantent et dansent ; de tous les Immortels —usages et nobles manières—

elles disent la gloire, quand s’élève leur voix qui inspire l’amour.

Sitôt nées, les voilà qui partirent pour l’Olympe, toutes fières de leur voix claire,

de leur chant d’ambroisie, mêlé de danse ; autour d’elles résonnait la noire terre,  

à leurs hymnes ; il inspirait l’amour, le fracas naissait de sous leurs pieds,    70

tandis qu’elles s’en retournaient chez leur père. « Lui, il règne au ciel,

seul maître du tonnerre et de la foudre brûlante,

Il a vaincu —il est plus fort— Cronos son père ; bien comme il faut sur chaque point,

il a, aux immortels, fixé les usages à suivre et indiqué aussi les honneurs revenant à chacun [9] . »

Voilà ce que chantaient les Muses qui ont demeure dans l’Olympe,    75

les neuf filles nées du grand Zeus,

Clio Donneuse-de-Gloire, Euterpe Beau-Plaisir, et Thalie des Fêtes, Melpomène Qui-chante-et-danse,

Terpsichore Plaisir-des-Rondes, Ératô des Amours, Polymnie des Mille-Hymnes, Ouranie la Céleste

et Calliope Belle-Voix : c’est elle qui l’emporte du plus loin, entre toutes,

car aussi bien c’est elle qui se fait la compagne des rois respectés.    80

Celui que tiennent en honneur les filles du grand Zeus,

sur qui, dés sa naissance, se pose leur regard, parmi les rois nourrissons de Zeus ,

celui-là, elles lui versent sur la langue une rosée suave,

celui-là, des propos de miel lui coulent de la bouche; et ses gens

ont tous les yeux les yeux sur lui quand il tranche en matière d’arrêts coutumiers    85

en sa juste sentence ; celui-là sans le moindre faux-pas, quand il parle sur la place

a tôt fait de mettre un terme aux querelles, même les plus violentes —il sait s’y prendre.

Ce qui montre qu’un roi est sage, c’est qu’il réussit, place publique,

—lorsqu’on cherche à nuire à ses gens—, à faire se retourner la situation

et cela sans peine, en se gagnant les cœurs par des mots sans rudesse.    90

Et quand il s’avance dans l’assemblée, c’est comme un dieu qu’on cherche à se le concilier,

avec respect et douceur, et il brille au milieu de la foule.

Tel est le don sacré que les Muses dispensent aux humains.

Car c’est des Muses, oui, et d’Apollon dont les traits portent loin, que procède

l’existence sur terre d’hommes qui sont des chanteurs —des aèdes— et des joueurs de cithare,    95

s’il est vrai que de Zeus procèdent les rois. Et fortuné, celui que les Muses

tiennent en amitié ! Suave est la parole qui coule à flot de l’enclos de ses dents !

Et si quelqu’un souffre de deuil, ou d’une douleur novice à son cœur,

si le chagrin lui brûle l’âme, il suffit qu’un aède

serviteur des Muses, chante la gloire des humains d’autrefois    100

pour thème de ses hymnes, ou les dieux bienheureux possesseurs de l’Olympe,

aussitôt il oublie ses sombres idées ; aussitôt ses chagrins s’en sont allés...

Il n’en garde même pas mémoire. Ils ont tôt fait de l’en détourner, les dons des déesses !

Salut à vous, enfants de Zeus ! Mais donnez-moi la beauté du chant

et glorifiez la race sacrée de ceux qui vivent à jamais,    105

ceux qui naquirent de la Terre et du Ciel étoilé, 

comme de la Nuit ténébreuse et ceux que nourrissait le Flot-Marin salé.

Dites comment, aux premiers temps, les dieux et la terre naquirent,

ainsi que les fleuves et le flot marin infini qui se gonfle et fait rage,

les étoiles resplendissantes et le vaste ciel tout en haut,    110

comme ceux qui, de ceux-là, naquirent —les dieux donneurs de bienfaits [10]  :

comment ils se partagèrent la richesse du monde, comment ils se répartirent les honneurs revenant à chacun,

comment aussi, aux premiers temps, ils furent maîtres de l’Olympe aux mille replis.

Contez-moi cela, ô Muses qui avez demeure sur l’Olympe,

depuis le commencement, et dites ce qui, parmi eux, le premier naquit.    115

 

En vérité, aux tout premiers temps, naquit Chaos l’Abîme-Béant, et ensuite

Gaia la Terre aux larges flancs —universel séjour à jamais stable

des immortels maîtres des cimes de l’Olympe enneigé—

les étendues brumeuses du Tartare , au fin fond du sol aux larges routes,

et Éros , celui qui est le plus beau d’entre les dieux immortels    120

(il est l’Amour qui rompt les membres) et qui, de tous les dieux et de tous leshumains,

dompte au fond des poitrines, l’esprit et le sage vouloir.

De l’Abîme-Béant, ce furent Érèbe l’Obscur et Nyx la Nuit noire qui naquirent

et, de la Nuit, à leur tour, Clair-Éclat et Journée, Éther et Héméré ,

qu’elle enfanta, devenue grosse de son union de bonne entente [11] avec l’Érèbe Obscur.    125

Quant à la Terre, en premier lieu, elle fit naître égale à elle-même,

(il fallait qu’il pût la cacher, l’envelopper entièrement) Ouranos le Ciel étoilé,

afin qu’il fût, pour les dieux bienheureux, séjour à jamais stable ;

puis elle fit naître Ouréa les hauts Monts gîtes gracieux de déesses

—des Nymphes qui habitent les monts coupés de ravin—    130

et elle enfanta aussi l’étendue stérile du large qui se gonfle et fait rage,

Pontos le Flot-Marin —tout cela sans bonne entente, source de désir. Mais ensuite,

au lit du Ciel, elle enfanta le Fleuve-Océan, Océanos aux profonds tourbillons,

Coïos, Crios , Hypérion Qui-parcourt-les-Hauteurs et Japet,

Théia la Divine, Rhéia, Thémis Juste-Coutume et Mnémosyne Mémoire,    135

Phoïbé la Lumineuse, toute d’or couronnée, et Téthys qui inspire l’amour.

Et après eux, bon cadet [12] , naquit Cronos aux idées retorses,

le plus terrible des enfants —et il se prit de haine pour son vigoureux géniteur.

Elle donna encore naissance aux Yeux-Ronds —les Cyclopes au cœur plus que violent :

Brontès Tonnant, Stéropès Vif-Éclair et Argès Blanche-Foudre, à l’être plein de force,    140

qui donnèrent à Zeus le tonnerre et forgèrent pour lui la foudre.

Ceux-là, en vérité, étaient en tout pareil aux dieux [13] ,

à ceci près qu’ils n’avaient qu’un œil au milieu du front.

Yeux-Ronds : tel était le nom qu’on leur donnait parce qu’ils avaient

un seul œil parfaitement rond au beau milieu du front.    145

Vigueur, violence et inventions venaient couronner leurs œuvres.

D’autres encore naquirent de la Terre et du Ciel,

trois enfants grands et forts —mieux vaut ne pas les nommer,

Cottos, Briarée et Gygès, tous trois plus qu’arrogants ;

ceux-là avaient cent bras qui, de leurs épaules jaillissaient    150

(mieux vaut ne pas les montrer [14] ) et cinquante têtes chacun,

poussant de leurs épaules sur leur membres solides.

Une vigueur inimaginable, effroyable ; une stature de géants.

Il faut dire que tous ceux qui naquirent de la Terre et du Ciel

étaient les plus terribles des enfants et portaient le fardeau de la haine de leur géniteur    155

depuis le commencement. Sitôt que l’un d’eux naissait,

tous autant qu’ils étaient, il les cachait —leur fermant tout chemin vers le jour—

dans les replis de la Terre. Et en plus, il se réjouissait de son œuvre mauvaise,

le Ciel ! Mais elle, en ses entrailles, elle gémissait, l’énorme Terre,

qui devenait trop étroite, oppressée —et rusé, mauvais, fut le savoir-faire dont elle eut la pensée.    160

Créant, en un instant, la race de l’indomptable gris [15] ,

elle forgea une grande faucille et fit part de sa pensée à ses enfants.

Elle leur dit, cherchant à leur donner courage —la colère la tourmentait :

« Ô mes enfants —les miens, mais aussi ceux d’un père d’une présomption folle—, si vous le voulez bien,

laissez-vous persuader ; peut-être qu’à ce père nous pourrions faire payer ces sévices mauvais,    165

bien qu’il soit votre père : c’est lui qui, le premier, a eu l’idée d’œuvrer en toute malséance. »

Ainsi parla-t-elle ; et les autres furent tous sais de peur. Pas un d’entre eux

ne souffla mot. Enfin, prenant courage, le grand Cronos aux idées retorses

trouva soudain quel langage tenir en réplique à sa noble mère :

« Ô mère, pour ma part, peut-être que ce que tu dis —oui je m’y engage— je pourrais l’accomplir,    170

cette œuvre-là. Car d’un père qui porte si mal ce nom, je ne me soucie pas,

bien qu’il soit notre père : c’est lui qui le premier, a eu l’idée d’œuvrer en toute malséance. »

Ainsi parla-t-il à la grande joie de l’énorme Terre.

Elle le posta —le cacha— en embuscade, elle lui mit en main

la serpe aux dents aiguës [16] et en tête, sournoisement la ruse entière.    175

Il s’en vint, amenant la nuit, le grand Ciel ; autour de la Terre,

dans son désir de bonne entente, il se répandit et s’allongea

entièrement. Mais l’autre, de son embuscade —son fils— tendit la main,

la main gauche : de la droite, il saisit l’énorme serpe,

la grande serpe aux dents aiguës, et, du sexe de son propre père,    180

avec élan, il fit moisson, avant de le rejeter, d’un geste inverse, pour qu’il fût emporté au loin,

derrière lui. Certes, ce ne fut pas sans effet que la chose s’enfuit de sa main.

Car toutes les éclaboussures qui, d’un élan jaillirent mêlés de sang,

la Terre les reçut : toutes. Et au long de la ronde des années,

elle donna naissance aux Érinyes puissantes et aux grands Géants,    185

resplendissants sous leur armure, de longues javelines en main,

et aux Nymphes que l’on nomme Méliennes, Nymphes des Frênes [17] , sur la Terre sans borne.

Quant au sexe, sitôt qu’il l’eut tranché d’un coup du métal indomptable

et lancé, loin de la terre ferme, dans le flot marin qui baigne tant de choses,

il était emporté au large, et cela dura longtemps. À l’entour, une blanche    190

écume sourdait de la chair immortelle ; et en elle une fille

prit corps. En premier lieu, ce fut de la divine Cythère

qu’elle s’approcha ; de là ensuite, elle parvint à Chypre au milieu des flots.

Puis elle sortit de l’eau, la belle déesse vénérée —et  à l’entour l’herbe,

sous ses pieds vifs grandissait. —Celle-là c’est Aphrodite,    195

[déesse née de l’aphros, de l’écume, et encore : Cythérée à la belle couronne.]

Voilà comment l’appellent Dieux et hommes parce que c’est dans l’écume, l’aphros, qu’elle prit corps ; ou encore Cythérée, parce qu’elle toucha à Cythère,

Cyprogénée, parce qu’elle naquit à Chypre baignée des flots.

 et encore Philommédée, Amie du sexe [18] , parce que c’est du sexe qu’elle sortit pour faire son apparition.    200

Elle eut Amour pour compagnon et le beau désir à sa suite,

dès sa naissance, dès le premier moment où elle partait rejoindre la tribu des dieux.

Et voici ce que, depuis le commencement, elle possède comme honneur qui lui reviennent,

la part qu’elle reçut du sort parmi les humains et parmi les dieux immortels :

tendres entretiens virginaux, sourires et duperies complètes,    205

plaisir suave, bonne entente et douceur apaisante.

Quant aux autres, leur père leur donnait le surnom de Titans,

dans la querelle qui l’opposait, lui le grand Ciel , aux enfants qu’il avait lui-même engendré.

Il disait qu’à force de tendre et tendre à toujours plus dans leur folle présomption, ils avaient accompli

vraiment, une grande œuvre et que de cela, ensuite, ils trouveraient derrière eux le prix à payer [19] .    210

Et, de son côté, la Nuit enfanta Moros, Lot-Fatal l’odieux, Kère, Mort noire,

et Trépas, Thanatos ; elle enfanta Hypnos, Sommeil ; elle enfantait aussi la tribu des Songes ;    212

et en second lieu, encore, Sarcasme et Lamentation de souffrance.    214

C’est sans dormir avec aucun des dieux que la Nuit obscure eut ces enfants.    213

Puis ce furent les Nymphes du Soir, les Hespérides , qui, au-delà de l’illustre Fleuve-Océan,    215

ont le souci des belles pommes d’or et des arbres portant ce fruit.

Elle donna naissance aux Destinées comme aux morts, aux Moires comme aux Kères , vengeresses impitoyables :

 à Clothô Fileuse, Lachésis Tire-au-Sort, Atropos l’Inflexible —celles qui aux mortels,

à la naissance, donnent d’avoir le bien comme le mal—

comme à celles qui, des hommes et des dieux, poursuivent les transgressions    220

—et jamais ces déesses-là ne mettent un terme à leur terrible colère

avant d’avoir, en retour, fait don de leur vigilance mauvaise à l’auteur de la faute, quel qu’il soit

Elle enfantait aussi Némésis Réprobation, fléau pour les humains mortels,

la Nuit pernicieuse ; et après elle enfanta Duperie, Bonne-Entente

et vieillesse funeste —et elle enfanta Lutte, Éris , être de puissance,    225

Et l’odieuse Lutte enfanta Temps-de-Peine et de souffrance,

Force-d’Oubli, Famine et Souffrances en pleurs,

Mêlées et Batailles, Meurtres et Tueries,

Querelles et Mensonges, Discours et Discours-Doubles

Indiscipline et Erreur-Désastreuse (Dysnomie et Até), compagnes habituelles    230

et Horkos (Serment) qui, le plus souvent, pour les humains de cette terre

est un fléau : chaque fois que, délibérément on prête un faux serment,

 Quand à Nérée sans mensonge ni oubli [20] ce fut Flot-Marin qui lui donna naissance :

C’est l’aîné de ses enfants. Mais si on l’appelle le Vieillard,

c’est parce qu’il est véridique et bienveillant, qu’avec lui les justes coutumes    235

ne tombent pas dans l’oubli et qu’il ne connaît que desseins de justice et  bienveillance.

Puis, à leur tour, vinrent le grand Thaumas le Merveilleux et le valeureux Phorcys ,

nés de son union avec la Terre, ainsi que Cétô Bête-Marine aux belles joues

et Eurybiè Vaste-Violence, dont le cœur a l’ardeur du métal indomptable.

De Nérée naquirent des enfants qu’on se dispute entre toutes déesses,    240

dans le flot marin stérile —elles sont nées aussi de Doris des Dons aux beaux cheveux,

la fille d’Océanos, le fleuve achevé :

Prôthô Pousse-Devant, Eucranté Souveraine, Saô Salvatrice et puis Amphitrite,

Eudôre des Beaux-dons et Thétis , Galènè l’Embellie et la Claire Glaukè,

Cymothoè Vague-Rapide et Celle-des-cavernes, Spéiô la Rapide, Thalie des Fêtes, inspiratrice d’amour,    245

Pasithée Toute-divine, Ératô des Amours, Eunikè Bonne-Victoire avec ses bras de rose,

Mèlitè Toute-de-miel, pleine de grâce, Euliménè des Bons-Ports, Agavé  l’Admirable,

Dôtô Donneuse Prôtô Première, Phérousa l’Endurante, Dynamène la Capable,

Nésaiè des Îles, Actaiè des Falaises et puis Prôtomédée, Première-Gardienne,

Dôris des Dons, Panopée Voit-tout, la belle Galatée Teint-de-lait,    250

Hippothoè aux-Chevaux-Rapides, qui inspire l’amour, Hipponoè aux bras de rose, Toute-aux-Chevaux,

et Guette-Vague, Cymodocè (elle, les vagues, sur le flot marin brumeux,

ainsi que les souffles des vents de tempête, avec Cymatolégé Arrête-Vague,

elle les apaise sans peine —aidée, aussi d’Amphitrite aux belles chevilles).

Et puis Cymô la Vague et Èionè des Grèves et Gardienne-des-Mers à la belle couronne, Halimèdè,    255

Glauconomè des Espaces-Clairs, amie des sourires, et Pontoporéia des Longues-Traversées,

Léagorè Parle-au-Peuple, Évagorè Bonne-Parleuse, Laomèdè Gardienne-du-Peuple,

Poulynoè Mille-Pensées, Autonoè Qui-pense-par-elle-même et Lysianassa Délie-Seigneur,

Évarnè des Beaux-Agneaux, belle plante qui inspire l’amour, beauté sans reproche,

et Psamathè des Sables à l’allure gracieuse, la divine Ménippè Qui-retient-les-chevaux,    260

Nésô l’Ilienne, Eupompè Bonne-Escorte, Thémisthô des Justes-Arrêts, l’Avisée Pronoè,

et Némertès la Véridique, qui a l’esprit de son père immortel.

Voilà celles qui, de Nérée sans reproche naquirent :

cinquante filles qui ne connaissent qu’œuvres sans reproche.

Quant à Thaumas le Merveilleux, ce fut une fille d’Océanos au cours profond    265

qu’il emmena dans sa demeure : Èlectre la Brillante ; et celle-ci enfanta la rapide Iris,l’Arc-en-ciel,

et les Harpyes Ravisseuses aux beaux cheveux, Aellô la Rafale et Ocypétè Vol-Vif,

qui peuvent talonner les souffles des vents et des oiseaux,

avec leurs ailes rapides : elles pourraient s’élancer avec un temps de retard.

Puis à son tour Phorcys, Cétô Bête-Marine enfanta des vieilles aux belles joues    270

chenues dès leur naissance —et qu’on appelle donc les Vieilles, les Grées ,

chez les dieux immortels comme chez les humains qui marchent sur la terre :

Pemphrèdô Guèpe-Goulue, à la belle robe, et Ényo des Batailles [21] , en robe safranée—

et encore les Gorgones qui habitent au-delà de l’illustre d’Océan,

aux confins, du côté de la nuit, au pays des Nymphes du Soir, les Hespérides aux voix sonores.    275

Ce sont Sthennô la Robuste, Euryalè Vaste-Mer et Méduse Maîtresse, qui eut un sort funèbre

Elle, elle était mortelle, tandis que les autres ignorent mort et vieillesse,

toutes deux. Mais elle fut la seule près de qui vint se coucher Sombre-Crinière [22] ,

dans une tendre prairie, dans les fleurs du printemps.

Et de son corps, lorsque Persée , comme on sait, lui coupa le cou,    280

jaillirent le grand Glaive-d’Or, Chrysaor et le cheval Pégase , Vives-Eaux.

L’un recevait ce nom parlant le jour où, près des eaux vives d’Océan,

il vint au monde, et l’autre parce qu’il naquit tenant en main un glaive d’or.

Et l’un, prenant son vol, abandonnant la terre, mère des brebis,

arriva chez les immortels (il habite aux demeures de Zeus,    285

portant le tonnerre et l’éclair pour Zeus maître de l’idée)

tandis que Chrysaor Glaive-d’Or eut pour enfant Géryon aux trois têtes,

de son union avec Callirhoé Belles-Eaux, fille de l’illustre Océan.

(Celui-là, Héraclès le Violent le tua et le dépouilla

près de ses bœufs tourne-pieds dans Érythie la Rouge battue des flots,    290

en ce jour où, justement, il poussa devant lui les bœufs au large front

jusqu’à la sainte Tirynthe, franchissant le gué du Fleuve-Océan,

après avoir tué Orthos et le bouvier Eurytion,

dans leur parc à bestiaux brumeux, au-delà de l’illustre Océan.)

Elle enfanta aussi un autre monstre énorme contre qui on ne peut rien, qui ne ressemble en rien    295

aux humains mortels et aux dieux immortels,

au creux de sa caverne : la divine Vipère, Échidna , pleine d’esprit de puissance,

pour moitié nymphe aux yeux vifs, aux belles joues,

mais pour moitié aussi monstrueux serpent, terrible autant que grand,

scintillant, ondoyant, qui vous dévore tout cru, dans les profondeurs sacrées de la terre divine.   300

C’est là qu’est sa caverne : en bas, dans une cavité du rocher,

bien loin des dieux immortels et des humains mortels.

Oui, c’est là que les dieux lui ont imparti d’habiter : ce sont ces illustres demeures.

Elle est retenue au pays des Arimes [23] , sous le sol, la funeste Vipère,

nymphe soustraite à la mort et à la vieillesse pour toute la suite des jours.    305

C’est à elle que Typhon, dit-on, s’unit de bonne entente,

lui, le terrible, insolent et sans loi, à la fille aux yeux vifs.

Et elle, devenue grosse, enfanta des enfants plein d’esprit de puissance.

C’est Orthos, en premier lieu, qu’elle mit au monde, le chien de Géryon.

En second lieu, encore une fois, elle enfantait —contre lui on ne peut rien, mieux vaut ne pas en parler—    310

Cerbère, qui vous dévore tout cru, le chien d’Hadès, avec sa voix de bronze,

avec ses cinquante têtes, sans vergogne et puissant.

En troisième lieu, elle mit encore au monde l’Hydre qui ne connaît que pensées funestes,

L’Hydre de Lerne qu’éleva la déesse Héra aux bras blancs,

dans sa rancœur inimaginable contre Héraclès le Violent.    315

(Et celle-là, le fils de Zeus la mit à mort d’un bronze impitoyable,

l’enfant d’Amphitryon aidé de Iolaos cher à Arès,

Héraclès —selon les vouloirs d’Athéna Ramasseuse de butin.)

Puis c’est la Chevrette qu’elle enfantait, la Chimère qui souffle le feu invincible,

terrible autant que grande, rapide à la course et puissante.    320

Elle avait trois têtes : l’une de lion au regard avide,

une autre de chevrette et la dernière de serpent, de puissant dragon :

« lion par-devant, dragon par-derrière et chevrette au milieu

et son souffle terrible avait l’ardeur du feu flamboyant » [24]

(Celle-là, ce fut Pégase qui lui arracha la vie, avec le preux Bellérophon.)    325

Puis elle enfanta Phix la pernicieuse, perdition des Cadméens

(Orthos l’avait domptée) ainsi que le Lion de Némée

qui fut élevé par Hèrè, prestigieuse épouse de Zeus ,

et par elle logé sur les coteaux de Némée, fléau des humains.

C’est là qu’il habitait —et il décimait les tribus des humains,    330

régnant en maître sur le Trèton Néméen et sur l’Apésante [25] .

(Lui, ce fut la vigueur d’Héraclès le Violent qui le dompta.)

Puis Cétô Bête-Marine mit au monde, bon cadet, de son union de bonne entente avec Phorcys,

le terrible Serpent qui, dans les profondeurs cachées de la terre obscure,

à ses grands confins, garde les pommes d’or pur.    335

Voilà la race issue de Bête-Marine et de Phorcys.

Téthys, à Océanos, enfanta les fleuves tourbillonnants :

le Nil, l’Alphée et l’Éridan aux profonds tourbillons,

le Strymon, le Méandre et l’Istros aux belles eaux,

le Phase, le Rhésos, l’Achéloos aux tourbillons d’argent,    340

le Nessos, le Rhodios, l’Haliacmon, l’Heptaporos,

le Granique, l’Èsopos, le divin Simoïs

le Pénée et l’Hermos, le Caïque aux bonnes eaux,

et le grand Sangarios, le Ladôn, le Parthénios,

l’Événos, l’Aldescos et le divin Scamandre.    345

Elle enfantait aussi la race sacrée des Jeunes filles, qui, par toute la terre,

mènent les jeunes gens à l’âge d’homme (avec le seigneur Apollon

et les Fleuves) et tiennent de Zeus ce lot qui est le leur :

Peïthô Persuasion, Admètè l’Indomptée, Ianthè Teint-de-Violette, Èlectre la Brillante,

Doris des Dons et Prymnô Pied-des-Monts, Ouranie la Céleste, à la beauté divine    350

Hippô des chevaux et Clymène l’Illustre, Rhodée des Roses, Callirhoé Belles-Eaux,

Zeuxô du Joug et Clytie la Célèbre, Idye la Savante, Pasithoè Entre-toutes-Rapide,

Plexaure Fouet-d’eau, Galaxaure Eau-de-Lait, et puis Dionè qui inspire l’amour,

Mélobosis Bergère, Thoè la Rapide et la belle Polydôre Mille-Dons,

Cercéis, des Trembles, belle plante qui inspire l’amour, et Richesse, Ploutô, aux grands yeux de génisse,    355

Persèis, Ianéira Force-Virile, Acastè des Érables, et puis Xanthè la Blonde,

Pétraiè, des Rochers, inspiratrice d’amour, Ménesthô la Constante, et Eurôpe,

Mètis l’Idée, Eurynomè des Vastes Espaces, Télestô l’Achevée en robe safranée,

Chryséis, la Dorée, Asie la Limoneuse, Calypsô l’Enveloppante qui éveille le désir,

Eudôre des Beaux-Dons, Tychè Bonne-Fortune, Amphirhô Double-Flot, Ocyrhoè Flot-Vif    360

et Styx l’Horreur —celle-là, parmi toutes, l’emporte de très loin.

Voilà celles qui naquirent d’Océanos et de Téthys

—leurs filles aînées. Il en est certes beaucoup d’autres :

Elles sont trois milles, les Océanines aux fines chevilles

qui, partout disséminées sur la terre et dans les profondeurs de l’onde,    365

exercent en tous lieux même surveillance, enfants splendides entre toutes les déesses.

et tout aussi nombreux sont les autres, les fleuves au cours retentissant,

les fils d’Océanos que mit au monde Téthys souveraine.

Rude tâche pour un mortel que de dire le nom de tous !

Les connaissent, chacun pour son compte, tous ceux qui habitent à l’entour.    370

La Divine Théia mit au monde Hélios , le grand Soleil, la Lune brillante, Séléné,

et Éôs, l’Aurore, qui dispense la lumière à tous les êtres de la terre

comme aux dieux immortels maîtres du vaste ciel.

Elle les mit au monde, domptée par Hypérion Qui-parcourt-les-Hauteurs, de bonne entente avec lui.

À Crios, Eurybiè Vaste-Violence , unie de bonne entente, enfanta    375

le grand Astræos l’Étoilé et encore Pallas (Eurybiè est divine entre toutes les déesses)

et Persès qu’entre tous distinguait son savoir.

À l’Étoilé, l’Aurore enfanta les Vents, êtres de puissance

Zéphyr qui blanchit le ciel, Borée aux routes rapides

et Notos  : elle le fit de bonne entente, déesse entrée au lit d’un dieu.    380

Et après eux, c’est l’astre Porteur d’Aube que la Matineuse enfantait,

avec les étoiles resplendissantes, toutes celles dont le ciel se couronne.

Quant à Styx, fille d’Océanos, de son union avec Pallas, elle enfanta,

Zèle-Jaloux et Victoire aux belles chevilles, dans son palais ;

et Pouvoir et Violence, entre tous remarquables, furent aussi ses enfants.    385

Ceux-là, loin de Zeus , n’ont pas de demeure, ni de séjour ;

pas de chemin non plus, où le dieu ne leur ouvre la marche :

à tout instant, c’est aux côtés de Zeus  au lourd fracas qu’est leur séjour [26] .

Car tel fut le conseil auquel se rangea Styx l’impérissable Océanines,

en ce jour où l’Olympien maître de l’éclair    390

appela tous les dieux immortels sur les hauteurs de l’Olympe

et leur dit qu’à tout dieu qui se rangerait à ses côtés pour combattre les Titans,

il n’arracherait pas, quel qu’il fût, ses privilèges, mais que chacun, pour honneurs propres

garderait au moins ceux qu’il avait jusque-là parmi les dieux immortels.

Et quiconque (disait-il) se trouverait, du fait de Cronos, sans honneurs propre ni privilèges,    395

entrerait en possession d’honneurs propres et de privilèges, comme le veut la juste coutume

Or la première à venir sur l’Olympe, ce fut Styx l’impérissable,

accompagnée de ses enfants, en raison des desseins subtils de son propre père.

Celle-là, Zeus  la mit à l’honneur et la combla de dons extraordinaires.

Car il fit qu’elle est, elle, sur ce quoi les dieux prêtent leur grand serment [27]     400

et que ses enfants, pour toute la suite des jours, habitent avec lui.

Et c’est exactement de la sorte que pour tous, sans cesse, de même qu’il a promis,

il a tenu et mené à bonne fin ; seul il a ce grand pouvoir : il est seigneur et maître.

Phoïbè la Lumineuse, à son tour entra au lit d’amour de Coïos ;

et donc, ensuite, —devenue grosse, déesse qu’elle était, de bonne entente avec un dieu—    405

elle mit au monde Lètô à la robe sombre, toujours facile à apaiser,

bienveillante pour les humains comme pour les dieux immortels,

facile à apaiser depuis le commencement —rien de plus doux dans l’enceinte de l’Olympe !

Elle mit aussi au monde Astérie l’Étoilée au nom parlant, qu’un jour Persès

emmena dans sa grande demeure pour qu’elle fût appelée son épouse.    410

Et elle, devenue grosse, enfanta Hécate que, plus que toute divinité,

Zeus  fils de Cronos mit à l’honneur. Il lui a prodigué des dons splendides :

le droit d’avoir sa part et de la terre et la mer stérile.

Même au ciel étoilé elle a reçu sa part, ses honneurs propres,

et ainsi, pour les dieux immortels, elle est au plus haut des honneurs.    415

Car aujourd’hui même, quand, où que ce soit, l’un des humains sur la terre,

par un beau sacrifice accompli selon l’usage, cherche à se concilier la faveur divine,

il invoque Hécate ; et les honneurs s’attachent en nombre,

sans peine aucune, au pas de qui voit la déesse (si son cœur l’y porte) accepter ses prières.

À celui-là, elle octroie la prospérité, car certes elle a la capacité de faire.    420

Il faut dire que de ceux qui naquirent de la Terre et du Ciel 

et reçurent du sort des honneurs propres, de tous ceux-là, elle tient part de butin.

Et on ne peut dire que le fils de Cronos lui ait fait la moindre violence, ni enlevé quoique ce fût de tout ce que le sort lui alloua, parmi les Titans, parmi les premiers dieux.

Non : elle le détient ainsi qu’en premier lieu, dès le commencement, se fit le partage.    425

Et on ne peut pas dire non plus que, pour être fille unique, la déesse ait obtenu moins d’honneurs propres

et de privilèges sur la terre comme au ciel et dans la mer :

elle en a encore bien davantage, car Zeus  la tient en honneur.

À qui elle veut, c’est grandement qu’elle prête assistance et service.    429

Au banc de justice, aux côtés des rois respectés, elle fait asseoir    434

(de même qu’à l’assemblée au milieu du peuple on distingue) qui elle veut.    430

Et chaque fois que, pour le combat destructeur, se cuirassent

les hommes, là encore, la déesse prête son assistance pour (à ceux qu’elle veut)

octroyer, de bon cœur, la victoire et apporter du prestige.    433

Elle fait prouesse pour assister les cavalier (ceux qu’elle veut) ;    439

Elle fait prouesse, encore, chaque fois que les hommes luttent pour le prix, au concours ;    435

là encore, la déesse, à ceux-là aussi, prête assistance et service :

violence et puissance [28] donnant la victoire, c’est un beau prix

que, sans peine, on remporte, avec joie, et l’on octroie du prestige à ses parents.    438

À ceux aussi qui prennent les clairs espaces tempétueux pour champ de leurs travaux    440

et qui adressent leurs prières à Hécate et au retentissant Ébranleur de la Terre,

sans peine elle la leur retire, sitôt apparue, si son cœur le veut.

Elle fait prouesse encore dans les parcs à bestiaux, avec Hermès, pour faire croître le butin [29] .

Manades de bœufs, vastes hardes de chèvres    445

et troupeau de brebis à l’épaisse toison (si son cœur le veut)

s’ils étaient clairsemés, elle les renforce —comme, s’ils sont abondants, elle peut les amoindrir.

Ainsi en vérité, même si elle est l’unique enfant né de sa mère,

entre tous les immortels, elle est honorée de privilèges.

Et le fils  de Cronos a fait d’elle la protectrice des jeunes hommes, pour ceux qui, après elle,    450

ont vu de leurs yeux la lumière de l’Aurore qui tient mille choses sous son regard.

Ainsi, depuis le commencement, elle est protectrice des jeunes hommes ;  voilà ses honneurs propres

Rhéa, domptée par Cronos, lui enfanta de glorieux enfants :

Hestia du foyer, Déméter , Héra aux sandales d’or,

ainsi qu’Hadès le Fort (celui qui sous le sol, a ses demeures,    455

cœur impitoyable), le retentissant Ébranleur de la Terre

et Zeus  maître de l’idée, père des dieux et des hommes,

dont le tonnerre fait aussi trembler la vaste terre.

Et ceux-là, le grand Cronos les avalait tout rond [30] , sitôt que chacun,

quittant les entrailles sacrée de sa mère, arrivait à ses genoux [31]     460

— Cela, avec cette pensée en tête : qu’aucun des admirables descendants du Ciel,

que personne d’autre que lui, parmi les immortels, ne détînt les honneurs royaux.

Il tenait en effet de la Terre et du Ciel étoilé

qu’il devait fatalement, soumis à son propre fils, se retrouver dompté,

tout puissant qu’il était —en vertu des vouloirs du grand Zeus.    465

Aussi ne montait-il pas la garde en aveugle, mais, toujours aux aguets,

il avalait tout rond ses propres enfants. Et Rhéa, à son deuil, ne trouvait pas d’oubli.

Mais au moment où c’était Zeus, père des dieux et des hommes,

qu’elle allait enfanter, la voilà qui, alors, suppliant ses parents

(ses parents à elle : la Terre et le Ciel étoilé)    470

de réfléchir avec elle à une idée qui pût l’aider à se faire oublier au moment

d’enfanter son fils —et faire payer le prix dû aux Érinyes de son père

et des enfants qu’avalait tout rond le grand Cronos aux idées retorses.

Eux, à bien écouter leur fille, se laissaient convaincre :

ils lui expliquèrent tout ce qui devait fatalement arriver    475

concernant le roi Cronos et son fils, cet être plein de puissance.

Ils l’envoyèrent à Lyctos, au gras pays de Crète,

au moment où elle allait enfanter, bon cadet, le dernier de ses enfants,

le grand Zeus. Celui-là pour elle, c’est l’énorme Terre qui le reçut,

dans la vaste Crète, pour l’élever et le dorloter.    480

C’est là qu’elle était arrivée, quand elle l’emportait à travers la nuit noire, rapide :

d’abord à Lyctos [32] . Et elle le cacha, le prenant dans ses mains,

dans une grotte gigantesque, au fond des cachette de la terre divine,

dans le mont Égéon, sous l’épais couvert de ses forêts.

Puis à l’autre : emmaillotant une grande pierre, elle la remit    485

au fils du Ciel, au grand maître et seigneur, au roi des premiers dieux.

C’est celle-ci qu’alors il saisit de ses mains et mit en sûreté au fond de ses entrailles,

le misérable ! sans même s’apercevoir ni penser qu’il avait derrière lui, désormais,

(au lieu de la pierre) son propre fils invincible et à l’abri de tout chagrin :

il lui restait ; c’est lui qui allait bientôt, le domptant de vive violence et de ses mains,    490

le chasser, l’arracher à ses honneurs : être lui-même à l’avenir maître et seigneur parmi les immortels.

Or c’est bien vite, ensuite, que la force ardente et les membres glorieux

de ce maître et seigneurs grandissait ; et, avec le retour de l’année,

sur les suggestions longuement méditées de la Terre, victime de leur ruse,

il recracha sa progéniture, le grand Cronos aux idées retorses,    495

vaincu par le savoir-faire et la violence de son propre fils !

Et en premier lieu il vomit la pierre, puisqu’il l’avait avalé en dernier.

Celle-là, Zeus la fixa sur le sol aux larges routes,

à Pythô la divine au fond des vallons du Parnasse,

pour qu’elle fût désormais un signe —une merveille pour les humains mortels.    500

Puis il délivra les frères de son père [33] des liens pernicieux qui les retenaient

—les fils du Ciel  que leur père avait chargés de liens dans l’égarement de son esprit.

Eux, vis-à-vis de lui, gardèrent mémoire et reconnaissance de ces bienfaits :

ils lui donnèrent le tonnerre, la foudre brûlante

et l’éclair (auparavant l’énorme Terre les avait tenus cachés).    505

C’est à cela qu’il se fie pour être, sur les mortels comme sur les immortels, maître et seigneur.

Quand à Japet, ce fut une jeune fille, une Océanine aux belles chevilles,

l’Illustre Clyméné, qu’il emmena chez lui. il montait au même lit

et elle, elle lui donna pour fils Atlas , plein d’esprit de puissance.

Elle enfantait encore le plus que glorieux Ménoïtios, ainsi que Prométhée Pense- d’Abord,    510

toujours divers, à l’idée ondoyante, et avec lui, esprit qui passe à côté de sa cible, Épiméthée , Pense-Après

Celui-là, dès le commencement, fut un malheur pour les hommes mangeurs de pain :

c’est lui, aux premiers temps, quand elle fut modelée, qui accepta de Zeus pour

[femme

la vierge que l’on sait. L’insolent Ménoïtios, Zeus au vaste regard

l’envoya dans l’Érèbe obscur, d’un trait de sa foudre fumante    515

en raison de sa folle présomption et de son courage plus que redoutable.

Atlas, lui, soutient le vaste ciel, pliant sous la puissante contrainte,

aux confins de la terre, face aux Nymphes du Soir, les Hespérides aux voix sonores,

debout, de sa tête et de ses bras infatigables :

c’est le lot que lui a imparti Zeus maître de l’idée.    520

Et il lia d’infrangibles entraves Prométhée au vouloir toujours divers,

de liens douloureux (il fit passer une colonne en leur milieu).

Et sur lui il lâcha aussi un aigle aux longues ailes —et l’aigle mangeait le foie

immortel, mais celui-ci s’accroissait d’une quantité en tout point égale,

pendant la nuit, à ce que, durant le jour, mangeait l’oiseau aux longues ailes.    525

Celui-là, le vaillant fils d’Alcmène aux belles chevilles,

Héraclès le tua —et, en écartant par sa vaillance cette mauvaise peste

du fils de Japet, il le délivra de ce qui tourmentait son cœur :

ce ne fut pas contre le gré de Zeus, l’Olympien souverain des hauteurs,

c’était pour que la gloire d’Héraclès né de Thèbes fût    530

encore plus grande qu’avant sur le sol nourricier.

Ces honneurs, c’était on le voit, en témoignage de respect qu’il les accordait à son fils remarquable :

en dépit de sa rage, il mit un terme à la colère qu’il éprouvait jusque-là

parce que les vouloirs de Prométhée entraient en lutte avec les siens —ceux du fils de Cronos plus qu’ardent.

Il faut dire qu’au jour  où se réglaient les différents entre dieux et humains,    535

à Mècônè [34] , ce jour-là, donc, après avoir, d’un grand bœuf, fait de bon cœur

les parts, il les disposa devant tous en cherchant à berner l’esprit de Zeus :

pour l’un, la viande et les abats riches de graisse —mais...

il les disposa dans la peau de bête, enveloppés, caché dans la panse du bœuf ;

pour les autres, les os blancs du bœuf —... (c’était le savoir-faire rusé)    540

il les disposa de belle façon, enveloppés, cachés dans la graisse luisante.

Alors le père des hommes et des dieux lui dit :

« Ô fils de Japet, remarquable entre tous les maîtres et seigneurs,

quelle partialité, mon bon, dans ta répartition des lots ! »

Ainsi parlait, d’un ton railleur, Zeus qui ne connaît  que desseins impérissables.    545

Mais de son côté, Prométhée aux pensées retorses répliqua,

avec un petit sourire et sans oublier le savoir-faire rusé :

« Ô Zeus très glorieux, le plus grand des dieux éternels,

mais choisis donc, de ces deux lots, celui que ton cœur, dans tes entrailles, te dit de prendre ! »

voilà ce que disait, n’ayant que ruse en tête. Zeus (qui ne connaît que desseins impérissables)    550

reconnut —il fut loin de la méconnaître !— la ruse ; et il prévoyait en lui-même les maux

qui attendaient les humains mortels : ceux qui, justement, allaient se réaliser.

Mais, à deux mains, il souleva et prit pour lui la blanche graisse

—et la rage lui serrait les entrailles, la bile de la colère envahit son cœur,

quand il vit que les os blancs du bœuf (et le savoir-faire rusé).    555

(C’est depuis lors que, pour les immortels, les tribus des humains de la terre

font brûler les os blanc, sur les autels odorants.)

Alors, ulcéré, Zeus rassembleur de nuages dit à l’autre :

« Ô fils de Japet, qui plus que tous en connais long en matière de desseins,

ce n’était donc pas encore pour aujourd’hui, mon bon, ton oubli du savoir-faire rusé ! »    560

Ainsi parlait, dans sa rage, Zeus qui ne connaît que desseins impérissables.

Depuis lors, bien sûr, sa colère sans cesse en mémoire,

il refusait de donner aux frênes [35] la force ardente du feu infatigable

pour les humains mortels habitants de la terre.

Mais le brave fils de Japet le dupa :    565

il déroba le feu infatigable —son éclat visible de loin—

au creux de la tige d’une férule [36]  ; et cela mordit au vif, au fond de l’être,

Zeus qui gronde dans les hauteurs, cela lui emplit le cœur de bile,

de voir le feu chez les humain —son éclat visible de loin.

Aussitôt en contrepartie [37] du feu) il forgea un mal pour les humains.    570

Prenant de la terre, le très illustre Boiteux modela

la semblance d’une vierge respectée —en vertu des vouloirs du fils  de Cronos

La déesse aux yeux clairs, Athéna, la ceignit, la para

d’un vêtement éblouissant de blancheur ; de la tête aux pieds, elle l’enveloppa,

de ses mains, d’un voile savamment brodé —une merveille pour les yeux !    575

Et autour, en fraîches couronnes, ce furent des fleurs des prés

—couronnes désirables— que Pallas Athéna disposa sur sa tête.

Puis, sur sa tête, elle posa un diadème d’or,

œuvre du très illustre Boiteux en personne :

il s’y était appliqué de main experte, pour s’attirer les bonnes grâces de Zeus père.    580

On y voyait forgées en mille ciselures savantes —une merveille pour les yeux !

toutes les bêtes brutes que, pour l’effroi de tous, nourrissent terre et mer ;

il y en disposa, lui, des milliers —et la grâce soufflait sur toutes :

elles étaient merveilleuses ; on les eût crues vivantes, prêtes à donner de la voix.

Puis, quand il eut donc forgé un beau mal, en contrepartie du bien,    585

il l’amena au jour, à l’endroit même où se trouvaient les autres, dieux et humains,

toute fière de sa parure, don de la déesse aux yeux clairs, fille d’un père plein de

[force.

Et l’émerveillement tenait cois dieux immortels et humains mortels

à la vue de la profondeur de la ruse : contre elle, les humains ne peuvent rien.

C’est de celle-là [38] , en effet, que provient la race des femmes, femelles de leur espèce ;    590

oui, c’est d’elle que proviennent, pernicieuses, la race et les tribus des femmes,

grand fléau pour les mortels : elles habitent avec les hommes

et de Pauvreté maudite ne se font pas les compagnes —il leur faut Plus-qu’Assez.

C’est comme lorsque, sous le couvert des ruches, les abeilles

engraissent les faux bourdons que partout suivent œuvres de mal :    595

elles, tout au long du jour, jusqu’au coucher du soleil,

jour après jour se hâtent et posent leurs rayons de cire blanche ;

les autres restent dedans, sous le couvert et au fond des ruchers,

et c’est la fatigue d’autrui qu’ils engrangent dans leur panse.

C’est exactement ainsi que, pour les hommes mortels, les femmes sont un mal ;    600

ainsi Zeus qui gronde dans les hauteurs les a faites et partout les suivrent œuvres

de douleur. Et une seconde fois il a dispensé un mal en contrepartie d’un bien,

pour qui, fuyant le mariage et les œuvres de souci des femmes,

refuse de se marier et parvient à la vieillesse pernicieuse

sans bâton de vieillesse : s’il ne manque certes pas d’avoir de quoi vivre    605

durant sa vie, une fois qu’il est mort, ce qui le faisait vivre se trouve partagé

entre parents éloignés. Et, d’un autre côté, qui a pour lot le mariage,

s’il a une noble épouse, bien faite pour son cœur,

voit, pour lui, tout au long de son existence, le mal balancer le bien

sans trêve ; et celui à qui échoit une descendance malfaisante    610

vit toute sa vie avec, dans sa poitrine, une peine dont on ne peut se défendre

ni son être ni son cœur —et c’est là un mal sans remède.

Ainsi, impossible de tromper à la dérobée l’esprit de Zeus, ni même de le tourner.

Car même le fils de Japet, Prométhée le sans-malice [39]

n’a pu échapper au poids de sa colère, au contraire : il plie sous la contrainte ;    615

malgré tout son savoir, un grand lien le retient [40] .

Quant à Obriarée, du premier jour où son père [41] le prit en haine,

ainsi que Cottos et Gygès, il les lia tous les trois d’un lien puissant :

c’en était trop, pour lui, de leur courage plus que redoutable, de leur aspect

et de leur grande taille —et il les logea sous le sol aux vastes routes.    620

C’est là qu’en proie aux souffrances, dans leur habitation souterraine,

ils restaient prostrés, au bout du monde, aux confins de la grande terre,

depuis longtemps bien affligés, leur cœur en proie à un grand deuil.

Mais ceux-là, le fils de Cronos —et l’ensemble des dieux immortels

que Rhéa aux beaux cheveux enfanta de bonne entente avec Cronos    625

les firent remonter à la lumière, sur les sages conseils de la Terre.

Car d’elle-même, elle leur expliqua sur tous les points de bout en bout

qu’en s’alliant à eux ils remporteraient la victoire —et une splendide raison de se glorifier.

Cela faisait en effet longtemps qu’ils se battaient, en proie à ces peines qui font souffrir le cœur,

les dieux Titans et tous ceux qui naquirent de Cronos,    630

se faisant face au long des puissantes mêlées,

les uns depuis l’Othrys [42] élevé —c’étaient les Titans admirables—

les autres depuis l’Olympe —c’était les dieux donneurs de bienfaits,

ceux que Rhéa aux beaux cheveux enfanta au lit de Cronos.

En ce temps-là, les uns contre les autres, en proie à la bataille qui fait souffrir le cœur,    635

ils combattaient sans trêve depuis dix années pleines [P1]  .

Et il n’y avait aucun moyen, dans cette lutte difficile de s’en délivrer ni même d’y mettre fin,

pour aucun des deux camps : la balance était égale, l’issue du combat en suspens.

Mais quand donc, à ceux-là, il eut offert tout ce qui convenait

(le nectar et l’ambroisie, choses que les dieux sont seuls à consommer)    640

et que tous eurent senti s’accroître dans leur poitrine la vaillance de leur cœur,

quand ils furent rassasiés de nectar et de cette ambroisie qui inspire l’amour,

alors le père des hommes et des dieux leur dit :

« Écoutez-moi, splendides enfants de la Terre et du Ciel,

afin ce que je vous dise ce que mon cœur, dans ma poitrine m’invite à faire.    645

Voilà déjà bien longtemps que nous nous faisons face,

que, pour la victoire et le pouvoir, nous combattons tout au long des jours,

les dieux Titans et nous tous qui sommes nés de Cronos.

Mais vous, votre violence est grande et vos bras redoutables :

montrez-les au grand jour face aux Titans dans le combat funeste,    650

en gardant en mémoire que bonne entente crée dévouement : après tout ce qui vous est arrivé

vous êtes revenus à la lumière, soustraits au lien cruel qui vous retenait,

du fait de nos vouloirs, soustraits aux ténèbres brumeuses. »

Ainsi parlait-il ; et aussitôt Cottos l’irréprochable lui répondit :

« Malheureux ! tu nous éclaires sur des choses que nous n’ignorons pas. Nous sommes les premiers    655

à savoir que tu as plus que personne de la tête [43] , plus que personne du discernement,

que tu t’es fait, dans ta vaillance, le protecteur des immortels, face au malheur qui glace le cœur,

et que c’est par l’effet de ta prudente sagesse que, soustraits aux ténèbres brumeuses,

inversant le cours de notre sort, soustraits à nos liens implacables,

nous sommes revenus ici, ô fils de Cronos, notre seigneurs, chose que nous n’espérions pas voir arriver.    660

C’est bien pourquoi aujourd’hui, d’un esprit inflexible et de bon cœur,

c’est à votre puissance que nous prêterons main-forte, dans le combat féroce,

en nous battant contre les Titans, au long des puissantes mêlées. »

Ainsi parlait-il, et les dieux de bienfaits applaudirent

à entendre ce langage ; tout leur être aspirait au combat    665

plus encore qu’avant —et ce fut une bien triste bataille qu’ils éveillèrent

(tous autant qu’ils étaient, les femelles contre les mâles) ce fameux jour,

les dieux Titans et tous ceux qui naquirent de Cronos,

et avec eux, ceux que Zeus, de l’Érèbe obscur, avait ramené à la lumière,

être terribles et puissants, d’une violence plus que redoutable.    670

Ceux-là avaient cent bras qui, de leurs épaules, jaillissaient

(c’était pareil à tous) et cinquante têtes chacun

poussant de leurs épaules, sur leurs membres solides.

Ce sont eux qui, ce jour-là, se rangèrent contre les Titans, dans le combat funeste,

serrant de gigantesques rochers dans leurs mains solides.    675

Et les Titans, de l’autre côté, renforçaient leurs phalanges

de bon cœur ; tous montraient ce que pouvaient faire leurs bras et leur violence,

dans les deux camps —et, à l’entour, le flot marin sans borne lançait des cris terribles ;

au fort grondement de la terre répondait le gémissement du vaste ciel

ébranlé sur sa base, l’Olympe élevé tremblait    680

sous la ruée des immortels —et la trépidation se propageait, insupportable,

de leurs pieds jusqu’au Tartare brumeux, mêlé à la clameur profonde

de l’attaque immense et des puissants jets de projectiles.

Et la voix des deux camps montait jusqu’au ciel étoilé,    685

dans les appels qu’ils se lançaient : ils se heurtaient avec de grands cri de guerre.

Et alors ce n’était pas Zeus qui retenait encore son ardeur ! Lui,

d’un seul coup, sentait l’ardeur emplir ses entrailles ; toute l’étendue

de sa violence, il la montrait au grand jour. C’était tout à la fois du ciel et de l’Olympe

qu’il lançait ses éclairs, dans sa marche ; les traits de foudre,    690

droit au début, mêlés au tonnerre et à l’éclair, s’envolaient

de sa main solide, faisant tourbillonner la flamme sacrée,

ils volaient dru —et, à l’entour, la terre porteuse de vie grondait,

incendiée ; tout à l’entour hurlait la grande voix de la forêt immense.

Le sol bouillonnait sur toute son étendue, tout comme les eaux du Fleuve-Océan    695

et le flot marin stérile. Quant aux autres... ! un souffle brûlant enveloppait

les Titans souterrains ; la flamme montait jusqu’à l’Éther divin,

immense, et ils étaient aveuglés, tout forts qu’ils étaient,

par l’éclat étincelant de la foudre et de l’éclair.

Une chaleur prodigieuse régnait dans l’abîme béant ; et l’on eût cru voir en face,    700

de ses yeux, quelque chose (et en entendre de ses oreilles le bruit,

pareillement) comme lorsque la Terre et le Ciel tout en haut

tentaient leurs approches : telle, en effet, la grandeur du fracas qui se fût élevé

d’elle, sous l’effondrement, et de lui qui, d’en haut s’effondrait.

C’est un fracas tout aussi grand que firent naître les dieux en se heurtant dans la lutte.    705

Et en même temps les vents faisaient enfler, siffler, la trépidation et la poussière,

le tonnerre, l’éclair et la foudre brûlante

—ces armes de jet du grand Zeus. Ils portaient clameurs et appels

au milieu des deux camps et un vacarme inimaginable s’élevait

de cette lutte épouvantable : on voyait au grand jour ce que peut faire la puissance.    710

Alors, dans la bataille, la balance pencha. Jusque là, dans leurs assauts mutuels,

ils combattaient sans trêve, au long des puissances mêlées.

Mais les autres, postés au premier rang, réveillèrent l’âpreté de la bataille :

Cottos, Briarée et Gygès insatiable de combat.

Eux, c’étaient trois cents rochers que, de leurs bras solides,    715

ils envoyaient coup sur coup —et l’ombre de leurs projectiles recouvrit

les Titans. Et ainsi, ceux-là, c’est sous le sol aux vastes routes

qu’ils les envoyèrent (et ils les lièrent aussi de liens douloureux,

après les avoir vaincus de leurs bras, malgré leur foudre plus que grande) :

aussi loin de l’intérieur, sous la terre, que le ciel est loin de la terre.    720

Car il y a tout aussi loin de la Terre au Tartare brumeux.

Il faudrait en effet neuf nuits et neuf jours à une enclume de bronze

descendant du ciel pour arriver, la dixième nuit, à la terre ;

et il a encore une distance égale de Terre au Tartare brumeux.    723a

Il faudrait derechef neuf nuits et neuf jours à l’enclume de bronze

descendant de la terre pour arriver, la dixième nuit au Tartare.    725

Autour de ce dernier court une enceinte de bronze ; des deux côtés de la nuit,

en triple couche répandue, en enserre le goulot ; et tout en haut

poussent les racines de la terre et de la mer stérile.

C’est là que sont les dieux Titans, au fond des ténèbres brumeuses,

ils sont tenus cachés —selon les vouloirs de Zeus rassembleur de nuages—    730

dans ce lieu de moisissure, aux confins de l’énorme Terre.

Ils n’en peuvent sortir : les portes qu’y a mises Poséidon

sont de bronze et, en outre, un rempart court de part et d’autre.

C’est là que Gygès, Cottos et Briarée au grand cœur

habitent, sûrs gardiens de Zeus porte-égide.    735

C’est là que la terre ténébreuse comme du Tartare brumeux,

du flot marin stérile comme du ciel étoilé,

de toute chose, côte à côte, sont les sources et les confins,

—lieux de douleur, de moisissure, dont les dieux même ont horreur.

Le gouffre béant est grand ; même en toute une année menant son cours à terme,    740

on ne saurait en atteindre le seuil, si d’abord on était à l’intérieur des portes,

non : on se trouverait emporté çà et là par rafale sur rafale

d’un vent de douleur —sort terrible, même pour les dieux immortels.

Cela c’est un prodige. La Nuit obscure aussi a de terribles logis :

ils se dressent enveloppés de nuées d’un bleu sombre.    745

En face d’eux, le fils de Japet soutient le vaste ciel,

debout, de sa tête et de ses bras infatigables,

inébranlablement —en ce lieu où la Nuit et la Journée, en venant à la rencontre

l’une de l’autre, se saluent, au moment d’échanger leurs places, sur le grand seuil

de bronze : l’une descendra toujours à l’intérieur quand l’autre vers la porte,    750

s’en vient, et jamais leur demeure ne les renferme toutes dans son enceinte,

mais chaque fois l’une des deux, si elle est hors de leur demeure,

parcourt la Terre (tandis que l’autre —qui, de son côté, se trouve à l’intérieur de la demeure—

y reste le temps de son voyage à elle, jusqu’à ce qu’elle revienne),

l’un portant, pour les êtres de la terre, la lumière qui voit tant de choses,    755

l’autre avec dans ses bras le Sommeil, frère du Trépas :

c’est la Nuit pernicieuse, enveloppée d’une nuée de brume.

C’est là que les enfants de la Nuit obscures ont leur logis

Sommeil et Trépas, dieux terribles ; et jamais sur eux

le Soleil brillant ne pose le regard de ses rayons    760

quand il monte dans le Ciel (pas davantage quand il descend du ciel).

De ces deux là, l’un sur la Terre comme sur le vaste dos de la mer,

est paisible, dans ses tours et détours, d’une douceur apaisante, pour les humains ;

l’autre a un cœur de fer et une âme de bronze

impitoyable, dans sa poitrine. Il garde tout être dont d’abord il a fait sa proie,    765

tout être humain ; et il est en haine même aux dieux immortels.

C’est là (en face) que, du dieu souterrain, les demeures pleines d’échos

(celles d’Hadès le Fort et de l’affreuse Perséphone)

se dressent —et un chien terrible [44] , au devant monte la garde,

impitoyable. En savoir-faire mauvais, il est passé maître : à ceux qui entrent,    770

il fait fête de la queue comme des oreilles, des deux façons à la fois,

mais il ne les laisse pas ressortir, rebrousser chemin ; il se tient aux aguets

et mange quiconque il prend à chercher à passer, pour sortir, les portes

(celles d’Hadès le Fort et de l’affreuse Perséphone).

C’est là qu’habite la déesse qui fait horreur aux immortels,    775

la terrible Styx, fille du Fleuve-Océan au cours inverse [45] ,

sa fille aînée. Elle habite, à l’écart des dieux, ses illustres demeures,

sous le couvert de hauts rochers ; tout à l’entour

des colonnes d’argent montent les fixer au Ciel.

Il est rare que la fille de Thaumas le Merveilleux, Iris Arc-en-ciel aux pieds rapides,    780

y fasse navette en messagère, sur le vaste dos de la mer.

Mais... chaque fois que lutte et querelle s’élève parmi les immortels

et pour quelconque ment, parmi ceux qui ont leurs demeures sur l’Olympe,

alors Zeus envoie Iris rapporter ce sur quoi les dieux prêtent le grand serment,

rapporter de bien loin, dans une aiguière d’or, l’eau tant de fois nommée,    785

l’eau glacée qui s’épanche goutte à goutte d’un rocher gigantesque,

de tout en haut. Longtemps sous le sol aux vastes routes,

se détachant du fleuve sacré, elle coule à travers la nuit noire ;

C’est un bras du Fleuve-Océan, sa dixième partie :

si, pour neuf parts, entourant la Terre et le vaste dos de la mer,    790

lové en tourbillon d’argent, il se jette dans l’onde amère,

cette part de son eau, seule, ruisselle du rocher —grand fléau pour les dieux.

Quiconque en fait libation et appuie ses dires d’un faux serment prêté sur elle,

parmi les immortels maîtres des cimes de l’Olympe neigeux,

gît, privé d’haleine, jusqu’au terme d’une année entière ;    795

jamais il ne s’approche de l’ambroisie ou du nectar

pour s’en nourrir. Non, il reste gisant, privé de souffle, de voix,

sur les couvertures de sa couche —un profond sommeil mauvais s’étend sur lui et l’enveloppe.

Et quand il a mené sa maladie au terme d’une grande année,

épreuve sur épreuve —toujours nouvelles et plus pénibles— se succèdent.    800

Pendant neuf ans, il ne partage plus la compagnie des dieux éternels

et jamais ne se mêle à leur conseil ni même à leurs festin,

pendant, en tout, neuf ans : le dixième, il se mêle à nouveau

aux réunions des immortels qui ont demeures sur l’Olympe.

Voilà quel gage de leur serment les dieux ont fait de l’eau impérissable de Styx,    805

de temps immémorial ; et cette eau-là traverse en jaillissant un lieu plein de rudesse.

C’est là que, de la Terre ténébreuse comme du brumeux Tartare,

du Flot-Marin stérile comme du Ciel étoilé,

de toute chose, côte à côte, sont les sources et les confins

—lieu de douleur, de moisissure, dont les dieux même ont horreur.    810

là sont les portes étincelantes et le seuil de bronze

inébranlablement maintenu en place par ses racines vivaces,

puisqu’il pousse de lui-même. Et en face, à l’extérieur du monde des dieux, loin de tous,

habitent les Titans : au-delà des ténèbres de l’abîme béant.

Quant aux illustres auxiliaires de Zeus aux grondements puissants,    815

ils habitent des demeures aux fondations mêmes du Fleuve-Océan

Cottos et Gygès : de Briarée, en raison de sa bravoure,

l’Ébranleur de la Terre au lourd fracas a fait son gendre ;

il lui a donné à épouser Cymopolée Hante-Vague, sa fille.

Mais quand Zeus eut chassé du Ciel les Titans,    820

pour ultime fils, bon cadet, c’est Typhon que l’énorme Terre enfanta

de son union de bonne entente avec Tartare par la grâce de l’Aphrodite  d’or.

Celui-là avait des bras qui joignaient, à la vigueur, les œuvres

et des pieds infatigables : c’était un dieu puissant. De ses épaules

sortaient cent têtes de serpent, de dragon terrible,    825

dardant des langues de ténèbres ; les yeux que portaient

ses têtes prodigieuses, sous leurs sourcils, étincelaient de feu.

jaillissant de toutes ces têtes, le feu flambait à chacun de ses regards.

Et toutes ces têtes terribles étaient pleines de voix

qui s’élevaient de toutes sortes de façons, de manière indicible ; car tantôt    830

elles émettaient des sons comme pour parler aux dieux,des sons intelligibles, et tantôt, encore,

c’était ceux du taureau mugissant, à l’ardeur irrésistible, à la voix altière,

tantôt encore ceux du lion au cœur sans vergogne ;

tantôt, aussi, on eût dit des petits chiens —une merveille à entendre !

tantôt, aussi, il n’était que sifflement —et les hautes montagnes résonnaient en écho.    835

Et alors il se fût accompli une œuvre contre quoi on n’eût rien pu, ce fameux jour,

et c’est lui qui, sur les mortels comme sur les immortels, fût devenu maître et seigneur,

n’était l’esprit perçant du père des hommes et des dieux qui l’aperçut.

il tonna fort et sec —et, à l’entour, la Terre

retentit d’un fracas épouvantable, comme aussi le vaste Ciel, tout en haut,    840

le Flot-Marin, les eaux du Fleuve-Océan et les profondeurs tartaréennes de la Terre.

Sous les pieds immortels, le grand Olympe tremblait,

tandis que le seigneur s’élançait —et la Terre gémissait en réponse.

Elle émanait des deux adversaires, la chaleur qui régnait sur le Flot-

aux teintes de violette :

du tonnerre et de l’éclair comme du feu qui venait du monstre énorme,    845

des vents d’incendie comme de la foudre flamboyante.

Le sol bouillonnait sur toute son étendue, tout comme le Ciel et la mer.

Voici que faisait rage, gonflées, autour des falaises (autour et à l’entour), des hautes vagues,

sous la ruée des immortels —une trépidation s’était élevée, inextinguible.

Et il tremblait, Hadès, maître et seigneur des Reclus, des défunts    850

—et comme lui, les Titans sous le Tartare, réunit autour de Cronos

devant l’inextinguible tumulte et la férocité du carnage [46]  !

Mais Zeus, lui — lorsque, donc, il eut rassemblé toute sa force ardente et pris ses armes

(le tonnerre, l’éclair et la foudre brûlante)—,

frappa depuis l’Olympe d’où il avait bondi ; et partout à l’entour    855

il portait l’incendie aux têtes prodigieuses du terrible monstre énorme.

Et quand il l’eut dompté sous le fouet de ses coups,

l’autre s’écroula, atteint dans tous ses membres —aux gémissements de l’énorme Terre.

Mais la flamme, du corps foudroyé, rejaillit (c’était un maître et seigneur)

dans les ravins de la montagne (la sombre rocailleuse),    860

du corps frappé de coups —et voici que, sur une vaste étendue, l’énorme Terre brûlait,

au souffle prodigieux de l’incendie : elle fondait, même, comme l’étain,

quand, avec savoir-faire, de robustes gaillards, dans les creusets habilement percés,

le font chauffer, ou comme le fer —ce qu’il y a de plus puissant au monde !—

dans les ravins de la montagne dompté par le feu brûlant,    865

font au creux du sol divin, quand Héphaïstos s’y applique de main experte.

Ainsi fondait la Terre dans l’éclat du feu flamboyant.

L’autre, il le jeta, le cœur affligé, dans le vaste Tartare.

C’est de Typhon que vient la force des vents au souffle humide,

excepté le Notos, le Borée et le Zéphyr qui blanchit le ciel :    870

ceux-là sont de lignée divine —grand avantage pour les mortels.

Mais tous les autres sont autant de vaines bises qui soufflent sur la mer.

Celles-là, quand elles s’abattent sur le Flot-Marin brumeux

—grand fléau pour les mortels— font rage et se gonflent en mauvaises tempête.

Autre temps, autre souffle, avec elles : elles démembrent les navires,    875

elles sont la perte des matelots ; contre le malheur, il n’est pas de défense

pour les hommes, si ce sont elles qu’ils rencontrent sur le Flot-Marin.

Et ce sont elles encore qui, sur la terre aussi —la Terre infinie, la terre fleurie—

sont la perte des travaux où les humains nés de la terre mettent tout leur amour :

elles les remplissent de poussière et —douleur !— de tohu-bohu.    880

Mais quand les dieux bienheureux eurent achevé leur temps de peine

et tranché par la force, face aux Titans, le litige des honneurs revenant à chacun,

voilà qu’ils pressaient d’être roi, maître et seigneur des immortels,

(sur les sages conseils de la Terre) l’Olympien, Zeus au vaste regard,

c’était lui qui répartit entre eux de bonne façon les honneurs revenant à chacun.    885

Et Zeus, roi des dieux, prit pour première épouse Mètis l’Idée ;

elle en savait plus long que tous, dieux et humains mortels.

Mais au moment où elle allait lui donner la déesse aux yeux clairs,

Athéna, pour enfant, à ce moment précis, dupant à force de ruse sa sagesse

avec des paroles enjôleuses, il la mit en sûreté au fond de ses entrailles,    890

sur les sages conseils de la Terre et du Ciel étoilé.

C’était le moyen que tous deux lui avaient indiqué pour éviter que les honneurs royaux

fussent à un autre —au lieu d’appartenir à Zeus — parmi les dieux éternels.

Car de cette déesse devaient fatalement naître des enfants pleins de sagesse :

En premier lieu Tritogénie aux yeux clairs,    895

l’égale de son père en force ardente et en sage vouloir ;

mais ensuite, voyez-vous, c’était un fils roi des dieux et des hommes

qu’elle allait enfanter, un fils au cœur plus que violent.

il n’en fut rien : avant, Zeus la mit en sûreté au fond de ses entrailles,

afin que la déesse l’aidât de ses conseils à discerner le bien et le mal.    900

En second lieu, il emmena dans sa demeure la brillante Thémis Juste-Coutume qui enfanta les Heures

Eunomie Discipline, Dikè Justice et Eirènè la florissante Paix,

qui à toute heure prennent soin, pour les humains mortels, des travaux à faire

—et avec elles, les Moires [47] , les Destinées, à qui Zeus maître de l’Idée a dispensé le plus d’honneurs

Clôthô Fileuse, Lachésis Tire-au-Sort, l’Inflexible Atropos qui donnent    905

aux humains mortels d’avoir le bien comme le mal.

Ce furent encore trois Grâces aux belles joues que lui enfanta Eurynomè des Vastes- Espaces,

La fille d’Océanos , beauté tant aimée :

Aglaïè la Splendeur, Euphrosyne Belle-Humeur et Thalie des Fêtes qui inspire l’amour ;

même de leurs paupières l’amour se répandait à chacun de leurs regards    910

(l’amour qui rompt les membres) tant leur regard est beau, sous leurs sourcils.

Puis il entra au lit de Déméter la nourricière ;

elle enfanta Perséphone au bras blancs qu’Aidôneus

enleva d’auprès de sa mère —et se vit remettre en don par Zeus maître de l’Idée.

C’est de Mémoire ensuite qu’il s’énamoura, de Mnémosyne aux beaux cheveux,    915

dont lui naquirent les Muses au diadème d’or,

neuf qui se plaisent aux fêtes et aux délices du chant.

Quant à Lètô, c’est Apollon et Artémis l’Archère

—postérité désirable, plus encore que tous les descendants du Ciel

qu’elle mit au monde de son union de bonne entente avec Zeus porte-égide.    920

Et, pour ultime épouse florissante, il prit Héra ;

elle enfanta Hébé la Jeunesse, Arès et Ilithye,

de son union de bonne entente avec le roi des dieux et des hommes.

Mais tout seul, de sa tête, il mit au monde Athéna aux yeux clairs,

terrible éveilleuse de vacarme, meneuse d’armée infatigable,    925

souveraine qui se plaît aux tumultes, combats et batailles.

Et pour Héra, ce fut l’illustre Héphaïstos : sans s’unir de bonne entente avec personne,

elle le mit au monde (elle montra ainsi sa force ardente et entra en lutte avec son époux) ;

entre tous il brille par son savoir-faire —entre tous les descendants du Ciel.

D’Amphitrite et du retentissant Ébranleur de la Terre,    930

naquit, dans toute l’étendue de sa violence, le grand Triton qui a la mer

et ses fondements pour domaine, et près de sa mère chérie et de son seigneur de père,

habite un palais d’or —dieu terrible. Et à Arès

perce-bouclier, Cythérée enfanta Phobos et Deïmos, Sem

eur-de-Panique et Effroi,

(dieux terribles qui bousculent les phalanges serrées d’hommes de guerre,    935

dans le combat qui glace le cœur, avec Arès saccageur de cités)

et aussi Harmonie, dont le fougueux Cadmos fit son épouse.

Mais à Zeus, la fille d’Atlas, Maia enfanta Hermès plein de gloire,

héraut des immortels, après être monté dans sa couche sacrée.

la fille de Cadmos, Sémélé, lui enfanta un fils glorieux,    940

de leur union de bonne entente : Dionysos des mille joies

—un immortel, elle, une mortelle ! Et maintenant tous deux sont dieux.

Et Alcmène, elle, enfantait Héraclès le Violent

de son union de bonne entente avec Zeus rassembleur de nuages.

D’Aglaïè la Splendeur, Héphaïstos, le très illustre Boiteux,    945

(de la cadette des Grâces) fit son épouse florissante.

Dionysos aux cheveux d’or, de la blonde Ariane,

de la fille de Minos, fit son épouse florissante

et le fils de Cronos la fit immortelle, soustraite à la mort et à la vieillesse.

Et c’est Hébé la Jeunesse que le vaillant fils d’Alcmène au belles chevilles,    950

qu’Héraclès le Fort, au terme des épreuves qui le firent gémir,

(de l’enfant du grand Zeus et d’Héra aux sandales d’or)

fit son épouse vénérée sur l’Olympe neigeux

—bienheureux qui, sa grande œuvre accomplie, habite

parmi les immortels, soustraits aux fléaux et à la vieille pour toute la suite de ses jours.    955 

Au Soleil infatigable, l’illustre Océanine

Perséis enfanta Circé Crécerelle et le roi Aiétès.

Quant à Aiétès, fils du Soleil lumière des mortels,

c’est la fille d’Océanos , le fleuve achevé,

qu’il épousait selon les vouloirs des dieux : Idye la Savante aux belles joues.    960

Et celle-ci lui mit au monde Médée Subtils-Desseins aux belles chevilles, de bonne entente

après qu’il l’eut domptée, par la grâce de l’Aphrodite d’or.

Maintenant salut à vous, vous qui avez demeures sur l’Olympe,

et vous aussi, îles et terres fermes et Flot-Marin salé qu’elles enserrent [48]  !

[Maintenant chantez la tribu des déesses —ô Muses aux douces paroles,    965

Muses Olympiennes filles de Zeus porte-égide :

toutes celles qui, couchées aux côtés d’hommes mortels,

immortelles, mirent au monde des enfants pareils aux dieux.

Déméter mit au monde Ploutos des Richesses : divine entre les déesses,

elle s’était unie, de bonne entente amoureuse, au héros Jasion,    970

dans la jachère trois fois retournée, au gras pays de Crète.

Il fait prouesse, en parcourant la Terre et le vaste dos de la mer,

la terre entière : au premier qu’il rencontre (et tout homme aux mains de qui il arrive,

il le rend opulent) il octroie dès lors bonheur à foison.

À Cadmos, Harmonie, fille de l’Aphrodite d’or.    975

mit au monde Inô, Sémélé, Agavé aux belles joues,

Autonoè (qu’épousa Aristée à la crinière profonde)

et Polydôros —dans Thèbes à la belle couronne.

La fille d’Océanos , à Chrysaor Glaive-d’or, être de puissance,

(de son union de bonne entente avec lui, par la grâce de l’Aphrodite d’or)    980

Callirhoé Belles-Eaux enfanta un fils : le plus puissant de tous les mortels,

Géryon que tua Héraclès le Violent,

pour ses bœufs tourne-pieds dans Érythie la Rouge battue des flots.

À Tithon, l’Aurore enfanta Memnon Tient-Bon au casque de bronze,

—le roi des Éthiopiens, les Visages Brûlés— et le seigneur Hémathion.    985

Puis, à Céphalos, elle donna pour rejeton un fils glorieux,

le Brillant Phaéton le Fort, homme pareil aux dieux.

Celui-là, tout jeune (il avait encore la tendre fleur de la jeunesse tant prisée,

c’était un enfant, le cœur à ses jeux), l’amie des sourires, Aphrodite,

le ravit d’un élan —et de lui, dans ses temples consacrés,    990

elle fit son gardien de temple, celui qui se tient au fond, un génie divin.

La fille d’Aiétès, roi nourrisson de Zeus,

c’est le fils d’Æson —selon les vouloirs des dieux éternels—

qui l’emmenait auprès d’Aiétès, au terme des épreuves qui le firent gémir,

ces épreuves que lui imposait à foison un grand roi plus que vaillant,    995

l’insolent Pélias, plein de folle présomption, aux œuvres brutales.

À leur terme, il revint à Iolcos après bien des peines,

emmenant sur son vaisseau rapide la jeune fille aux yeux vifs,

le fils d’Æson  ! il fit d’elle son épouse florissante.

Et elle, domptée par Jason berger de son peuple,    1000

eut pour fils Mèdéios, celui que, dans les montagnes élevait Chiron

né de Philyra —et ainsi l’esprit du grand Zeus en venait à ses fins.

Quand aux filles de Nérée, le vieillard de la mer,

 c’est, en vérité, Psamathè des Sables, divine entre les déesses, qui enfanta Phocos le Phoque,

de bonne entente avec Éaque, par la grâce de l’Aphrodite d’or,    1005

et, domptée par Pélée, la déesse Thétis aux pieds d’argent

qui mit au monde Achille briseur de guerriers, cœur de lion.

Énée, lui, c’est Cythérée à la belle couronne qui l’enfantait :

elle s’était unie de bonne entente amoureuse au héros Anchise

sur la cime de l’Ida au mille replis, battu des vents.    1010

et Circé, fille du Soleil fils d’Hypérion Qui-parcourt-les-Hauteurs,

mit au monde, de son union de bonne entente avec Ulysse l’endurant,

le sauvage Agrios et Latinos, sans reproche et puissant.

Elle enfantait aussi Télégonos Né-au-Loin, par la grâce de l’Aphrodite d’or.

Ceux-là, bien loin, au fin fond des îles sacrées,    1015

sur tous les Tyrrhéniens glorieux étaient maîtres et seigneurs.

Quant à Nausithoos aux Nefs-Rapides, à Ulysse, ce fût Calypsô l’enveloppante, divine entre les déesses,

qui le mit au monde, ainsi que Nausinoos Tout-aux-Nefs ;

elle s’était unie à lui de bonne entente amoureuse.

voilà celles qui, couchées aux côtés d’hommes mortels,

immortelles, mirent au monde des enfants pareils aux dieux.    1020

 

Et maintenant chantez la tribu des femmes —ô Muses aux douces paroles,  

Muses Olympiennes filles de Zeus porte-égide...] 

 


TABLE

 

Pour certains noms, on trouvera entre parenthèses les références aux passages dans lesquels leur emploi ne permet pas de discerner clairement leur qualité de personne divine. Les équivalents proposés à titre indicatif pour les noms grecs sont en caractères italiques. Seules les épithètes qui se substituent parfois au nom de la divinité correspondante on été prises en compte.

 

-A-  -B-  -C-  -D-  -E-  -F-  -G-  -H-  -I-   -J-  -K-  -L-  -M-

-N-  -O-  -P- -Q-  -R-  -S-  -T- -U-  -V- -X- -Y-  -Z-

 

            A

Abîme-Béant (Chaos) : 116, 123, (700, 814).

Acastè des Érables : 356.

Achevée Télestô : 358.

Achille : 1007.

Actaiè des Falaises : 249.

Admètè l’Indomptée : 349.

 Admirable Agavé : 247, 976.

Aellô la Rafale : 267.

Agavé  l’ Admirable : 247, 976.

Aglaïè la Splendeur : 909, 945.

Agrios le Sauvage : 1013.

Aïdès  (Hadès) : 311, 455, 768, 774, 850 

Aïdôneus : 913 (= Hadès).

Aiétès : 957, 958, 992, 994.

Aïther (Éther) : 124 ; (697).

Alcmène : 526, 943, 950.

Algéa Souffrances : 227 ; (621).

Amie du Sexe Philommèdée (Aphrodite) : 200.

Amour (Éros) : 120, 201, (910).

Amours (desÉratô : 78, 246.

Amphilogie Discours-Doubles : 229.

Amphirhô :Double-Flot : 360.

Amphitrite : 243, 254, 930.

Amphitryon : 317.

Anchise : 1009

Androctasie Tueries : 228.

Apatè Duperie : 224.

Aphrodite : 16, 195, 822, 962, 975, 980, 989, 1005, 1014 (voir Cyprogénée, Cythérée, Philommèdée).

Apollon : 14, 94, 347, 918.

Arc-en-ciel  Iris : 266, 780, 784.

Arès : 922, 933, 936.

Argès Blanche-Foudre : 140.

Ariane (Ariadnè) : 947.

Aristée (Aristaios) : 977.

Arrête-Vague  Cymatolègè : 253.

Artémis : 14, 918.

Asie la Limoneuse : 359.

Astérie l’Étoilée : 409.

Astræos l’Étoilé : 376, 378.

Astre Porteur d’Aube : 381.

Astra les Étoiles : 110, 382.

Até Erreur-Désastreuse : 230.

Athènè (Athéna) : 13, 318, 573, 577, 888, 924 ; voir : clair (aux yeux), Fille d’un père..., Pallas Athènè, Tritogénie.

Atlantide (Fille d’Atlas : Maia) : 938

Atlas : 509, 517, 746 (le fils de Japet).

Atropos l’Inflexible : 218, 905.

Aurore (Éôs) Matineuse: 19, 372, 378, 451, 984.

Autonoè Qui-pense-par-elle-même : 258, 977.

Avisée Pronoè : 261.

Table

            B

Batailles (Machaï) : 228 (926 ; sing. 635, 666, 711, 713).

Batailles (des)  Ényô : 273.

Beau-Plaisir Euterpe : 77.

Beaux-Agneaux  Évarnè : 259.

Beaux-Dons (des) Eudôre : 244, 360.

Belle-Humeur  Euphrosyne : 909.

Bellérophon : 325.

Belles-Eaux Callirhoé : 288, 351, 981.

Belle-Voix Calliope : 79.

Bergère Mèlobosis : 354 .

Bête-Marine Cètô : 238, 270, 333, 336.

Biè (Bia)  : 385 ; Violence : 146, 437, 490, 496, 649, 670, 677, 689.

Blanche-Foudre Argès : 140.

Blonde Xanthè : 356.

Boiteux (Héphaïstos) : 571, 579, 945.

Bonne-Entente (Philotès) : 206, 224 ; (125, 132, 177, 306, 333, 374, 375, 380, 405, 625, 651, 822, 920, 923, 927, 941, 944, 961, 970, 980, 1005, 1009, 1012, 1018).

Bonne-Escorte  Eupompè : 261.

Bonne-Fortune Tychè : 360.

Bonne-Parleuse Évagorè : 257.

Bonne-Victoire Eunikè : 246.

Bons-Ports (des)  Euliménè : 247.

Borée : 379, 870.

Briarée/Obriarée : 149, 617, 714, 734, 817.

Brillant  Phaéton : 987.

Brillante  Èlectre : 266, 349.

Brontès Tonnant : 140.

Table

            C

Cadmos : 937, 975.

Cadmos (fille de), Cadméis : 940.

Calliope Belle-Voix : 79.

Callirhoé Belles-Eaux : 288, 351, 981.

Calypsô l’Enveloppante : 359, 1017.

Capable Dynamène : 248.

Célèbre Clytie : 352.

Céleste Ouranie (Uranie) : 78, 350.

Celle-des-Cavernes  Spéiô :  245.

Céphalos : 986.

Cerbère : 311.

Cercéis des Trembles : 355.

Cètô Bête-Marine : 238, 270, 333, 336.

Chaos Abîme-Béant : 116, 123, (700, 814).

Charites – Grâces  : 64, 907, 946.

Chevaux voir Hippô, Hipponoè, Hippothoè, Mènippè .

Chimère  la Chevrette : 319 (322, 323).

Chiron : 1001.

Chrysaor Glaive-d’or : 281, 287, 979.

Chryséis la Dorée : 359.

Ciel (Ouranos) : 45, 106, 127, 133, 147, 154, 159, 176, 208, 421, 463, 470, 644, 702, 891 ; (71, 110, 373, 382, 414, 427, 517, 679, 685, 689, 720, 723, 737, 746, 761, 779, 808, 820, 840, 847).

Ciel (fils/descendant du) : Ouranide 486 (Cronos), 502 ; (Ouraniôn) 461, 919, 929.

Circé Crécelle : 957, 1011.

Claire Glaukè : 244.

Clair-Éclat Éther : 124 ; (697).

clairs (aux yeux), épithète d’Athènè : 13, 573, 587, 888, 895, 924

Clairs-Espaces (des) Glauconomè : 256.

Clio Donneuse-de-Gloire : 77.

Clôthô Fileuse : 218, 905.

Clymène l’Illustre : 351, 508.

Clytie la Célèbre : 352.

Cœos : 134, 404.

Constante Ménesthô : 357.

Cottos : 149, 618, 654, 714, 734, 817.

Cratos (Kratos) Pouvoir : 385, (437, 647).

Crécelle  Circé : 957, 1011.

Crios : 134, 375.

Cronos : 18, 73, 137, 168, 395, 453, 459, 473, 476, 495, 625, 630, 634, 648, 660, 668, 851.

Cronos (fils de), épithète de Zeus : (Cronide) 53, 412, 423, 450, 572, 624 ; (Croniôn) 4, 534, 949.

Cyclopes  Yeux-Ronds : 139, 144.

Cymatolègè Arrête-Vague : 253.

Cymô la Vague : 255.

Cymodocè Guette-Vague : 252.

Cymopolée Hante-Vague : 819.

Cymothoè Vague-Rapide : 245.

Cyprogénée (Aphrodite) : 199<